marcher

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Le genre littéraire poétique peut être satirique (emprunté au latin satira du grec σατυρος =demi dieu mythologique lascif). Il consiste alors à se moquer des  valeurs que cultive un certain milieu. Du Bellay, angevin exilé à Rome(1553-1557) où il a accompagné son cousin cardinal, loin de son pays natal, ne se contente pas d'utiliser le sonnet pour  chanter le bonheur de retrouver la patrie perdue après une longue absence mais il profite de son séjour dans la cour pontificale pour se moquer du culte des valeurs qu'elle manifeste et par voie de conséquence des mœurs qui y règnent. On choisira comme type le sonnet marcher d'un grave pas

Marcher d'un grave pas et d'un grave souci

Et d'un grave souris  à chacun  faire fête,

Balancer tous ses mots, répondre de la tête

Avec un Messer non ou bien un Messer si

 

Entremêler souvent un petit È Cosi

Et d'un son Servitor contrefaire  l'honnête

Et, comme si l'on eût  sa part en la conquête

Discourir sur Florence, et sur Naples aussi ;

 

Seigneuriser  chacun d'un baisement de main,

Et, suivant la façon du courtisan romain,

Cacher sa pauvreté d'une brave  apparence

 

Voilà de cette cour la plus grande vertu,

Dont  souvent mal monté, mal sain  et mal vêtu,

Sans barbe  et sans argent, on s'en retourne en France

 

REGRETS, LXXXVI

 

 

LEXIQUE

En ancien français

Sourci = sourcil

Souris = sourire

Seigneuriser = traiter en seigneur

Brave = élégante et riche

Mal sain = malade

Mal monté = avec un mauvais cheval

En italien

 Messer non /messer si = non monsieur / oui monsieur

È cosi = c'est ainsi 

Son servitor = je suis votre serviteur

 

   

 

Thématique de la fragmentation du moment du texte

J. du Bellay se moque des mœurs de la cour pontificale

Schématique du moment du texte

Analyse du sens de la dialectique

Expression du sens

Connotation de l'expression du sens

Il peint l'attitude du courtisan romain

Il utilise l'antiphrase pour souligner le  mépris qu'il nourrit pour l'infâme comédie du courtisan romain.

 

Une seule phrase savamment construite avec une anaphore d'infinitifs sujets constituant une longue  protase  qui introduit  l'effet d'antiphrase constitutif de  l'apodose relativement brève (11 vers contre 3 vers) en assimilant curieusement avec humour la  vertu aux termes les plus avilissants qui s'y opposent, pour désigner exactement le contraire.

 

Marcher…Faire…Balancer…Répondre…Entremêler…

 Contrefaire………Discourir…Seigneuriser…

  Voilà de cette cour la principale vertu….

 

 

Schématique du moment du texte

Analyse du sens de la dialectique

Expression du sens

Connotation de l'expression du sens

 

Dans le premier quatrain c'est l'attitude compassée qui révèle l'hypocrisie à laquelle on se trouve condamné. La satire atteint même l'Italien au delà de la cour pontificale.

 Le pas est grave comme le sourcil ; l'hypocrisie est soulignée avec la répétition de l'épithète grave alliée à  un rythme binaire.  Et le sourire affiché suppose une attitude savamment étudiée pour une apparence trompeuse qui veut faire croire à une sérénité sans problème alors que c'est loin d'être le cas. Une syndèse, accompagnée d'une inversion où le distributif à chacun  prend tout son sens d'obligation pesante exprimée par la formule faire fête pleine de sous entendus.

Balancer au sens de peser accentue la pesanteur  d'une communication difficile où le mot peut avoir des conséquences redoutables car dans ce milieu la prudence est  de mise. Il peut être avisé d'opiner seulement du bonnet avec la précaution  d'une politesse excessive bien italienne d'inspiration.( Messer non/ Messer si )

Le rythme lui-même est compassé avec la symétrie croisée avec une double  rupture

 Marcher d'un grave pas et d'un grave souci (2+4//6)

Et d'un grave souris  à chacun  faire fête, (6//6)

Balancer tous ses mots, répondre de la tête(3+3//3+3)

Avec un Messer non ou bien un Messer si,(6//6)

 

 

 

 

.

 

Schématique du moment du texte

Analyse du sens de la dialectique

Expression du sens

Connotation de l'expression du sens

 

Dans le second quatrain, une escalade est très nette dans la peinture de la comédie humaine à la cour pontificale avec un raffinement dans la chose.

Entremêler Contrefaire  Discourir par rapport à Marcher Balancer Faire fête marquent un progrès dans le raffinement de la comédie qui devient délibérée.

Un emploi systématique des formules italiennes  marquant l'obséquiosité et l'onctuosité. Le comble étant la suffisance de personnages qui n'hésitent pas à usurper le mérite de ceux qui ont fait la conquête de l'Italie pour le roi de France. La tournure ne manque pas de sel avec l'emploi du comme si, du conditionnel d'irréalité, du on complaisant, de l'article défini légèrement emphatique, comme si l'on eût  sa part en la conquête .

 et pour finir le rythme binaire assorti d'une syndèse Discourir sur Florence, et sur Naples aussi

Le mètre du vers contribue à l'escalade en opposant la symétrie du premier vers au chiasme des deux suivants et l'effet syncopé de la syndèse du dernier

Entremêler souvent un petit È Cosi(6//6)

Et d'un son Servitor contrefaire  l'honnête (6//4+2)

Et, comme si l'on eût  sa part en la conquête(6//2+4)

Discourir sur Florence, et sur Naples aussi ;(3+3//6)

 

 

La fatuité de l'attitude du courtisan usurpant les mérites des combattants fait penser à la morale de La Fontaine

D'un magistrat ignorant c'est la robe qu'on salue( L'âne portant des reliques)

   

Schématique du moment du texte

Analyse du sens de la dialectique

Expression du sens

Connotation de l'expression du sens

 

Dans le premier tercet, on atteint le comble du ridicule avec la naïveté de croire qu'on peut donner le change et cacher sa misère en plastronnant.

Le côté dérisoire de la tentative se marque par l'opposition pauvreté et brave apparence au sens d'élégant et de riche avec des moyens aussi futiles consistant à faire le grand seigneur par un baisement de mains

L'insignifiance est alliée à un rythme banal et le dérisoire marqué par un mètre insolite

Seigneuriser  chacun d'un baisement de main,(6//6)

Et, suivant la façon du courtisan romain(6/6),

Cacher sa pauvreté d'une brave  apparence(2+4//6)

 

 

 

 

 

   

Schématique du moment du texte

Analyse du sens de la dialectique

Expression du sens

Connotation de l'expression du sens

 

Dans le second  tercet, l'antiphrase prend tout son sens méprisant d'une vertu bien mal nommée qui n'offre aucun avantage à celui qui la pratique qui au contraire l'humilie.

Tel est l'effet de l'inversion Voilà de cette cour la plus grande vertu

Et de l'utilisation d'une relative locative avec l'inversion d'une accumulation modificative des résultats désastreux de l'entreprise Dont  souvent mal monté, mal sain  et mal vêtu, Sans barbe  et sans argent où l'on note une légère pointe d'humour avec le zeugma Sans barbe  et sans argent qui allie la pelade dont il est affligé et la ruine financière. L'apodose de l'antiphrase est ainsi renforcée par un effet de chute on s'en retourne en France.

La dislocation du  mètre est très étudiée pour traduire l'amertume désenchantée : un chiasme et un rythme syncopé. 

 

Voilà de cette cour la plus grande vertu(2+4//6)

Dont  souvent mal monté, mal sain  et mal vêtu,(6//2+4)

Sans barbe  et sans argent, on s'en retourne en France(2+4//4+2)

 

 

   

Connotation de l'expression du sens

Le poète utilise ici un sonnet sous une forme absolument  classique qui lui paraît convenir à une effusion de l'amertume qu'il ressent invinciblement.

abba abba cce dde : les tercets constituant la troisième strophe sont sur  3 rimes

On peut se risquer à une psychanalyse de l'auteur et du courtisan romain

L'amertume de l'auteur  est visible dans la façon dont il dénonce un aspect inattendu de la cour pontificale où le culte théologique des  valeurs dément les grandes professions de foi de ce qui voudrait être des valeurs chrétiennes. Il dénonce l'hypocrisie du courtisan soucieux surtout de plaire au prince pour satisfaire ses intérêts. Quelle différence y a-t-il avec la satire de la cour royale que  peindra  la Fontaine "je définis la cour un pays où les gens/Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents,/ Sont ce qu'il plait au prince ou s'ils ne peuvent l'être/Tâchent au moins de le paraître:/Peuple caméléon ,peuple singe du maître."(Obsèques de la lionne)? Que le culte des valeurs soit théologique ou mythologique le résultat est le même.  La religion a peu de part dans cette amertume. L'auteur est surtout  amer d'avoir perdu son temps, gâté sa santé et d'être ruiné. N'est-il pas remarquable qu'un hobereau de province adhère à la tradition anticléricale qui se manifestera  au cours des siècles suivants dans la culture française et que La Fontaine lui empruntera son expression "Les vieux singes de cour" ?

A la même époque, Machiavel fera état de la même amertume qui attend le politique soucieux de faire triompher une morale dans un contexte social où les valeurs du pouvoir seules ont une importance.

INTRODUCTION

J. du Bellay fait la satire des mœurs de la cour pontificale dans ce sonnet. A-t-il su  se moquer des valeurs qui y sont cultivées ? Ne révèle-t-il pas ainsi certains traits de son caractère ? Et ne donne-t-il pas une idée du courtisan romain et de l'atmosphère particulière qui règne à la cour pontificale ? Pourquoi négligerait-on la portée politique de la satire ?

CONCLUSION

Tout contribue à faire de cette satire un chef d'œuvre du genre : la trouvaille que représente l'antiphrase sans laquelle elle perdrait beaucoup de son sel mais aussi la maîtrise dont fait preuve le poète dans le maniement des divers procédés de style. L'auteur  traduit son amertume et son désenchantement  mais s'il dénonce l'hypocrisie du courtisan qui utilise le culte théologique de valeurs à des fins matérielles beaucoup plus que spirituelles. On doit reconnaître cependant que la satire perd un peu de sa force dans la mesure où l'auteur recherchait comme lui des avantages qui n'avaient que peu de part avec les valeurs spirituelles de  la religion qu'il servait. La doctrine de Machiavel en sort renforcée.

 

Capturé par MemoWeb à partir de http://pagesperso-orange.fr/paul.martin/marcher.htm  le 12/08/2008