le mariage

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Le commentaire de texte du genre épistolaire que nous offre LE MARIAGE DE LAUZUN, de madame de Sévigné supposera d'abord la mise en place de la thématique par rapport à la fondation unitaire du genre qui est de partager la passion de certaines valeurs avec un correspondant en fonction des évènements de l'époque Celle-ci est naturellement immédiate, la lettre se suffisant à elle -même.

Le commentaire consiste à déterminer la thématique de la fragmentation du moment du texte pour examiner si l'auteur a réussi à piquer la curiosité du correspondant ou du moins à susciter son intérêt. On doit tenir compte de la qualité du correspondant. On n'écrit pas à sa mère comme à un camarade. Il peut s'agir d'une lettre d'injures comme d'une lettre d'amour, ou bien encore d'une lettre banale propre au bavardage voire de badinage, selon le degré de l'engagement qu'elle suppose. La correspondance en tout cas ne peut être un genre littéraire que si elle est révélée au grand public.C'est pourquoi on  donne le nom d'épîtres à ces lettres remarquables par le relevé du fond et le pompeux ou le piquant de la forme.

 

MISE EN PLACE DU TEXTE DE LA LETTRE

A M. DE COULANGES A Paris, ce lundi 15 décembre 1667

Je m'en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus inouïe, la plus singulière, la plus extraordinaire, la plus incroyable, la plus imprévue, la plus grande, la plus petite, la plus rare, la plus commune, la plus éclatante, la plus secrète jusqu'aujourd'hui, la plus brillante, ,la plus digne d'envie : enfin une chose dont on ne trouve qu'un exemples dans les siècles passés, encore cet exemple n'est-il pas juste; une chose que l'on ne peut pas croire à Paris (comment la pourrait-on croire à Lyon ?); une chose qui fait crier miséricorde à tout le monde; une chose qui comble de joie Mme de Rohan et Mme d'Hauterive-; une chose enfin qui se fera dimanche, où ceux qui la verront croiront avoir la berlue; une chose qui se fera dimanche, et qui ne sera peut-être pas faite lundi. Je ne puis me résoudre à la dire; devinez-la : je vous le donne en trois. Jetez-vous votre langue aux chiens ? Eh bien il faut donc vous la dire : M de Lauzun épouse dimanche au Louvre, devinez qui ? je vous le donne en quatre, je vous le donne en dix, je vous le donne en cent. Mme de Coulanges dit : " Voilà qui est bien difficile à deviner; c'est Mme de la Vallière. - Point du tout, Madame. C'est donc Mlle de Retz ? -. Point du tout, vous êtes bien provinciale. - Vraiment nous sommes bien bêtes, dites-vous, c'est Mlle Colbert. - Encore moins. - C'est assurément Mlle de Créquy. - Vous n'y êtes pas. Il faut donc à la fin vous le dire : il épouse, dimanche, au Louvre, avec la permission du Roi, Mademoiselle de..., Mademoiselle.... devinez le nom : il épouse Mademoiselle, ma foi par ma foi ma foi jurée Mademoiselle, la grande Mademoiselle; Mademoiselle, fille de feu Monsieur; Mademoiselle, petite-fille de Henri IV; Mlle d'Eu, Mlle de Dombes, Mlle de Montpensier, Mlle d'Orléans, Mademoiselle, cousine germaine du Roi; Mademoiselle, destinée au trône; Mademoiselle, le seul parti de France qui fût digne de Monsieur. "

Voilà un beau sujet de discourir. Si vous criez, si vous êtes hors de vous-même, si vous dîtes que nous avons menti, que cela est faux, qu'on se moque de vous, que voilà une belle raillerie, que cela est bien fade à imaginer; si enfin vous nous dites des injures : nous trouverons que vous avez raison; nous en avons fait autant que vous.

 

 

 

 

 

COMMENTAIRE DE TEXTE PROPREMENT DIT

Thématique de la fragmentation du moment du texte

Mme de Sévigné annonce dans une lettre une nouvelle extraordinaire e qui défraie la chronique de l'époque qui intéresse (a une valeur pour) son correspondant M. de Coulanges : ici le mariage de Lauzun

Schématique du Moment du texte

Analyse du sens de la dialectique correspondante

Expression du sens

Connotation de l'expression du sens

Du début à

Faite lundi

Elle annonce le caractère de la nouvelle

Il s'agit d'une nouvelle extraordinaire. Mais une intention suspensive déjà perce sous cette annonce. On veut piquer la curiosité.

Pour exprimer ce caractère extraordinaire elle a recours au procédé courant de l'accumulation des superlatifs d'épithètes qualificatives du mystère de la chose, synonymes de l'étrange la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus inouïe, la plus singulière, la plus extraordinaire, la plus incroyable, la plus imprévue,ajoutant aussi au mélange ambigu de l'antithèse la plus grande / la plus petite, la plus rare / la plus commune, la plus éclatante / la plus secrète jusqu'aujourd'hui,une sorte d'apothéose la plus brillante, la plus digne d'envie. Le suspens est à son comble.

Madame de Sévigné connaît son correspondant et sait sans doute qu'il est friand de ce genre de nouvelles qui concerne la Cour et les Grands de ce monde. A cette époque la lettre était le moyen de communication le plus courant, sinon le plus rapide. En outre, elle sait que sa lettre sera lue en public dans une réunion de la bonne société du temps. Le terme de mander un peu vieilli signifie annoncer et reflète le ton général de la lettre qui manifeste l'engouement de l'époque pour la préciosité dont l'auteur représente ce qu'il y a de mieux. Mr de Coulanges qui est à Lyon avec son épouse est le cousin de l'auteur. Mr de Lauzin, dont on annonce le mariage est un simple gentilhomme. Les deux dames citées ont épousé déjà de simples gentilshommes : Mme de Rohan et Mme de Hauterive.

 

 

 

 

 

Schématique

du Moment du texte

Analyse du sens de la dialectique correspondante

Expression du sens

Connotation de l'expression du sens

De Je ne puis me résoudre

A vous n'y êtes pas

L'auteur va jouer au jeu de la devinette

Elle use de la prétérition feignant de se résigner à le dire mais en réalité imaginant des suppositions qu'elle réfute avec une certaine impertinence : Mme de la Vallière? Mlle de Retz ? Mlle Colbert?. Mlle de Créquy ? sont ainsi écartées en tant qu'épouse possible de M. de Lauzun sans qu'on avance d'un pas sur le chemin de la découverte.

Une feinte résignation marquée

par l'interjection Eh!bien!devant il faut donc

par l'incise devinez qui ? je vous le donne en quatre, je vous le donne en dix je vous le donne en cent

par une intervention supposée de l'épouse qui joue le jeu de la devinette Voilà qui est bien difficile à deviner; c'est Mme de la Vallière. -. C'est donc Mlle de Retz ? -. - Vraiment nous sommes bien bêtes, dites-vous, c'est Mlle Colbert. -. - C'est assurément Mlle de Créquy. -

L'auteur manifeste son impertinence avec des négations amusées Point du tout, Madame Point du tout, vous êtes bien provinciale. Encore moins Vous n'y êtes pas.

Elle énumère les plus beaux partis de l'époque : Mme de la Vallière auréolée de sa condition de favorite du roi Louis XIV, Mlle de Retz, Mlle Colbert et Mlle de Créquy. -

On n'est pas sans remarquer la morgue habituelle de certains Parisiens vis-à-vis du provincial plus ou moins traité de béotien ; ce que Mme de Sévigné assume d'ailleurs avec beaucoup d'esprit

 

 

 

 

 

 

 

Schématique

du Moment du texte

Analyse du sens de la dialectique correspondante

Expression du sens

Connotation de l'expression du sens

Il faut donc à la fin vous le dire jusqu'à

qui fût digne de Monsieur

Il faut enfin se résoudre à dire la chose

Ce n'est pas toutefois sans quelque réticence car le plaisir de tenir en suspens son auditoire est si grand qu'on a peine à lâcher prise

La révélation éclate comme un coup de tonnerre

La réticence justifie l'emploi de la répétition sans interjection cette foisIl faut donc à la fin vous le direEt des hésitations suspensives assorties d'une accumulation d'inversions

il épouse, dimanche, au Louvre, avec la permission du Roi, Mademoiselle de..., Mademoiselle.... devinez le nom : il épouse Mademoiselle, ma foi par ma foi ma foi jurée Mademoiselle

ce dernier terme étant assez ambigu pour entretenir le doute tout en préparant la révélation attendue qui est remarquable par son emphase gradative à laquelle participe la chute d'une brève apodose

la grande Mademoiselle; Mademoiselle, fille de feu Monsieur; Mademoiselle, petite-fille de Henri IV; Mlle d'Eu, Mlle de Dombes, Mlle de Montpensier, Mlle d'Orléans, Mademoiselle, cousine germaine du Roi; Mademoiselle, destinée au trône; Mademoiselle,// le seul parti de France qui fût digne de Monsieur. "

La grande Mademoiselle est fille de Monsieur frère de Louis XIII.Elle pouvait prétendre à épouser Monsieur le frère de Louis XIV. En cette qualité, elle était destinée au trône.

 

Schématique

du Moment du texte

Analyse du sens de la dialectique correspondante

Expression du sens

Connotation de l'expression du sens

La dernière phrase dit à quel point cette nouvelle peut paraître incroyable en dépit de sa réalité.

Une telle nouvelle ne peut que provoquer l'indignation des personnes de qualité

Cette indignation est à la mesure d'une construction de phrase où les termes abondent qui suscitent une telle réaction, soigneusement placés dans une accumulation progressive d'hypothèses conditionnelles considérées comme normales par l'auteur dans la chute finale

Si vous criez,

si vous êtes hors de vous-même,

si vous dîtes

que nous avons menti,

que cela est faux,

qu'on se moque de vous,

que voilà une belle raillerie,

que cela est bien fade à imaginer;

si enfin vous nous dites des injures

; nous trouverons que vous avez raison; nous en avons fait autant que vous.

L'antiphrase du début déjà laissait pressentir cette indignation. Voilà un beau sujet de discourir

où l'on notera l'emploi d'un présentatif péjoratif.

 

 

 

 

 

 

 

Et voici l'introduction conséquente :

Dans ce texte, Mme de Sévigné annonce une grande nouvelle concernant le mariage de Mr de Lauzun, un gentilhomme de la Cour de Louis XIV qui doit intéresser Mr de Coulanges, son cousin, et son épouse. Comment réussit-elle à piquer la curiosité de son correspondant tout en se maintenant au niveau des convenances de l'époque ? Quels traits de son caractère laisse t-elle percer ainsi à travers cette missive ? A quelle valeur paraît-elle attachée par dessus tout ? Que révèle-t-elle de la personnalité de son correspondant dont elle doit tenir compte ? Il serait curieux qu'une telle missive ne nous apporte aucun éclaircissement sur les mœurs de l'époque mais aussi sur leur degré d'actualité.

Quant à la conclusion , on pourrait la concevoir ainsi :

Mme de Sévigné apparaît comme une grande dame soucieuse de ne pas déroger par rapport aux convenances de son époque : attachée qu'elle est au protocole qui règle les unions princières et auquel on ne peut déroger sans déchoir, valeur qu'elle partage avec son correspondant et son entourage avec une certaine ambiguïté toutefois puisqu'elle avoue que ce mariage puisse être digne d'envie. Il reste qu'elle sait manier la langue avec bonheur pour piquer la curiosité de son correspondant : elle a le génie du suspens et l'art de communiquer l'atmosphère de la conversation entre gens bien nés baignant dans l'ambiance de la préciosité. On la sent rompue aux exercices de rhétorique que demande la fréquentation des "salons". L'actualité de cette lettre nous surprend si on sait en transposer le contenu dans la société "démocratique", pour ne pas dire démagogique, d'aujourd'hui.

 

Capturé par MemoWeb à partir de http://pagesperso-orange.fr/paul.martin/le_mariage.htm  le 12/08/2008