Essais

RETOUR AU SOMMAIRE

Le genre didactique (du grec διδασκω = j'enseigne) est un genre littéraire qui a pour but essentiel d'enseigner quelque chose au lecteur. Encore faut-il .préciser  qu'il a ceci de particulier que les frontières sont indécises avec le texte philosophique qui n'a rien de littéraire. C'est pourquoi il faut préciser qu'il s'agit essentiellement d'enseigner une manière d'apprécier la valeur de quelque chose à une certaine époque dans le cadre d'une certaine civilisation. On rappellera que l'on doit entendre valeur au sens qui lui est propre de ce qui fait qu'on se porte bien. L'oeuvre doit en outre manifester certaines qualités expressives d'un souci d'art littéraire supposant une prise de distance vis à vis de la chose enseignée que comporte toute littérarité d'un texte.

Telle est la spécificité du genre littéraire didactique vis-à-vis de ce qu'on appelle un texte philosophique qui bannit tout art littéraire. Il n'empêche qu'on peut parfois hésiter à classer définitivement dans le genre littéraire didactique des textes qui répondent presque au critère du texte philosophique. On citera certaines œuvres de Rousseau, de Voltaire et de Montesquieu. Pour se dédouaner on rappellera que les oeuvres littéraires ont une portée philosophique qu'il est difficile de leur refuser.

           Parmi les genres didactiques, on distinguera en premier lieu le genre Essai qui a une tradition dans la littérature française, contrairement à ce que pensent certains, en particulier Lagarde et Michard. On peut ainsi définir Le Roman de la Rose au XIIIème siècle comme une oeuvre littéraire du genre didactique en tant que code de l'amour courtois et somme des idées morales de son temps. On choisira comme type un extrait des Essais de Montaigne (1533-1592) qui ne font que continuer la tradition en s'appuyant sur une expérience personnelle particulièrement riche.

Dans le livre III, chapitre 10 Montaigne avait dit qu'en automne 1581 à son retour d'Italie ses concitoyens l'avaient choisi comme maire de Bordeaux. Avant de prendre sa charge il les prévient en toute sincérité et modestie qu'il se consacrera consciencieusement à sa tâche mais sans s'y dévouer corps et âme comme son père. C'est dans le même chapitre qu'il va aborder la question du choix qu'il a fait et s'en expliquer.

 

Sachons rester nous-mêmes

La plupart de nos vacations1  sont farcesques 2. Mundus universus exercet histrioniam 3. Il faut jouer dûment notre rôle, mais comme rôle d'un personnage emprunté. Du masque et de l'apparence il n'en faut pas faire une essence réelle, ni de l'étranger le propre 4. Nous ne savons pas distinguer la peau de la chemise. C'est assez de s'enfariner le visage, sans s'enfariner la poitrine 5. J'en vois qui se transforment et se transsubstantient en autant de nouvelles figures et de nouveaux êtres qu'ils entreprennent de charges, et qui se prélatent 6 jusques au foie et aux intestins, et entraînent leur office 7 jusques en leur garde-robe*.Je ne puis leur apprendre à distinguer les bonnetades 8 qui les regardent de celles qui regardent leur commission, ou leur suite, ou leur mule 9. « Tantum se fortunae permittun etiam ut naturam dediscant 10 ». Ils enflent et grossissent leur âme et leur discours naturel, selon la hauteur de leur siége magistral. Le maire et Montaigne ont toujours été deux, d'une séparation bien claire 11. Pour être avocat ou financier, il n'en faut pas méconnaître la fourbe 13 qu'il y a en telles vacations ; un honnête homme n'est pas comptable du vice ou sottise de son métier, et ne doit pourtant en refuser l'exercice ; c'est l'usage de son pays, et il y a du profit ; il faut vivre du monde, et s'en prévaloir, tel qu'on le trouve 14. Mais le jugement d'un empereur doit être au-dessus de son empire, et le voir et considérer comme accident étranger 15, et lui doit savoir jouir de soi à part, et se communiquer 17, comme Jacques et Pierre, au moins à soi-même.

1 Occupations. — 2 De pure comédie. —3 Le monde entier joue la comédie. (Pétrone). —4ce qui appartient à soi— 5 Se  "grimer" le coeur. — 6 Font les prélats. — 7 Leur fonction (cf. plus bas : commission). — 8 Coups de chapeau. — 9 Cf. La Fontaine L'âne portant des reliques. — 10 Ils se livrent à leur fortune au point d'en oublier leur nature. (Quinte-Curce). —11contrairemen à son père— 12 Parce qu'on est. — 13 La fourberie. — 14 Sagesse toute pratique. — 15 Formule stoïcienne. —16 Abstraction faite de la qualité d'empereur.17 Se confier.

 

*chambre où se trouve la chaise percée à cette époque, qu'on appelle lieux d'aisance.

 

 

Thématique de la fragmentation des moments du texte

Montaigne veut nous apprendre à concilier les valeurs attachées au personnage et celles attachées à la personne.

Schématique

du Moment du texte

Analyse dialectique

correspondante

EXPRESSION DU SENS

.

CONNOTATION DE L'EXPRESSION DU SENS

Jusqu'à le propre

Montaigne donne son avis sur l'idée couramment admise que seul le personnage est important

C'est une erreur

car le personnage est de pure comédie

 

 

 

 

 

 

le ton est d'emblée truculent

avec l'emploi du terme farcesque  qui ravale l'occupation du personnage  à une farce, la forme la plus triviale de la comédie

Et la formule prédicative renforce l'effet

La plupart de nos vacations// sont farcesques.

On notera que la phrase de Pétrone est à côté beaucoup plus banale.  Le monde entier joue la comédie

 

 

 

il ne faut pas prendre trop au sérieux le rôle du personnage

 

Le ton devient net et précis. On note la répétition de rôle pour insister sur son caractère artificiel emprunté et non personnel. La nécessité  du rôle est exprimée par un auxiliaire modal renforcé

"il faut jouer dûment notre rôle"

 

 

Il ne faut pas confondre l'apparence du personnage avec  l'essence de la personne

Le ton se hausse jusqu'à devenir docte : masque et apparence sont opposés à essence réelle ainsi que l'étranger au propre.

Ycontribuent le rythme binaire, l'inversion du complément inhérentiel  d'une part et de l'autre l'emploi pléonastique du pronom qui sont communes à la protase et à l'apodose elliptique du verbe pourvu d'un auxiliaire modal.

Du masque et de l'apparence il n'en faut pas faire une essence réelle,

// ni de l'étranger le propre.

 

Schématique

du Moment du texte

Analyse dialectique

correspondante

EXPRESSION DU SENS

.

CONNOTATION DE L'EXPRESSION DU SENS

Jusqu'à garde robe

Il s'interroge sur la nature humaine à ce propos

Pour constater qu'il s'agit d'une faiblesse congénitale. Il use d'une première métaphore : du genre "on oublie facilement sa calvitie avec la perruque"

Le ton change, il revient à la truculence du début. La nudité vulnérable de la peau est confondue avec la chemise qui la protège contre les intempéries en la dissimulant.

La phrase est banale presque trop simple :  Nous ne savons pas distinguer la peau // de la chemise.

L'apodose se confond avec l'introduction du complément référentiel.

On pourrait presque dire que le ton est rabelaisien.

 

une autre métaphore qui est empruntée au domaine du déguisement pour montrer que la mesure reste nécessaire.

Le ton devient carrément clownesque avec l'emploi de s'enfariner qui était à l'époque le mode le plus trivial de se déguiser lors du carnaval.

La répétition du terme est assortie de l'opposition superfétative assez concernant le visage / sans concernant la poitrine au sens de se "grimer le cœur.

L'apodose coïncide avec la préposition exclusive sans qui ne fait aucune concession. Le ton est gnomique.

C'est assez de s'enfariner le visage, // sans s'enfariner la poitrine ".

 

   

Schématique

du Moment du texte

Analyse dialectique

correspondante

EXPRESSION DU SENS

.

 

 

Une dernière métaphore mais cette fois empruntée au domaine religieux pour montrer les excès où cela peut conduire.

Le ton est alors irrévérencieux . L'emploi de transsubstantier et de prélater  pourrait être considéré comme sacrilège .Le premier parce qu'il utilise le mystère de la Trinité à des fins profanes, l'autre parce qu'ils jette la suspicion sur des prêtres qui dépassent la mesure en jouant  leur personnage. L'image va jusqu'à retrouver la truculence lorsqu'il les accuse d'oublier ce qu'il y a en eux d'animal (le foie, les intestins….. )

L'emploi de l'accumulation des relatives et d'une coordination redondante pour déterminer ceux qui transgressent les règles du personnage jusqu'à la déraison et d'une subordonnée consécutive pour marquer la frénésie, de périodes binaires se transforment et se transsubstantient nouvelles figure et nouveaux êtres jusques au foie et aux intestins pour marquer leur obstination trahit la malice de l'auteur; .  La protase s'oppose à l'apodose pour souligner la partie la plus excessive de cet aspect de la nature humaine. 

P

R

O

T

A

S

E

J'en vois    
  Qui se transforment  
 

Et se transsubstantient en autant de nouvelles figures et de nouveaux êtres

 
    Qu'ils entreprennent de charges
A

P

O

D

O

S

E

  Et entraînent leur office jusques en leur garde robe  
  Et entraînent leur office jusques en leur garde robe  

 

Schématique

du Moment du texte

Analyse dialectique

correspondante

EXPRESSION DU SENS

.

 

CONNOTATION
Jusqu'à siège magistral

Il se demande si on ne pourrait pas les corriger 

la tâche est impossible ils ne savent pas distinguer ce qui intéresse la personne de ce qui intéresse le personnage le ton est désabusé.  il utilise le terme trivial de bonnetades (pour désigner les coups de chapeau qui s'adressent le plus souvent au personnage plutôt qu'à la personne ) 

les deux relatives opposent ce qui regarde le personnage (commission suite et mule )et ce qui intéresse la personne ; l'apodose souligne l'opposition de la relative référentielle à la relative déterminative. 

PROTASE

Je ne puis leur apprendre à distinguer les bonnetades   

 

 

qui les regardent

APODOSE

 

de celles qui regardent leur commission, ou leur suite, ou leur mule 

 

 la phrase de Quinte-Curce apparaît bien plate à côté :

ils se livrent à leur fortune au point d'en oublier leur nature. 

Il est remarquable qu'un siècle plus tard La Fontaine écrive une fable L'âne chargé de reliques qui précisément dénonce la bêtise des hommes qui confondent les applaudissements adressés aux reliques et ceux adressés à leur personne.
  et qui plus est, ils font dépendre leur valeur personnelle de celle du personnage qu'ils représentent on remarque le rythme binaire pour traduire l'importance de l'effort et le décalage entre la coordination propositionnelle et l'apodose pour  souligner l'incohérence de leur conduite
protase  Ils enflent 
et grossissent leur âme et leur discours naturel, //

selon la hauteur de leur siége magistral. 

apodose
on pourrait les caricaturer à la manière de Daumier comme des "Enflés" ou les comparer à la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le boeuf.

 

 

Schématique

du Moment du texte

Analyse dialectique

correspondante

EXPRESSION DU SENS

.

 

CONNOTATION

Jusqu'à tel qu'on le trouve il se demande comment s'accommoder des tares que comporte toute charge.

Le meilleur moyen est de bien séparer le personnage de la personne.

Le ton devient alors beaucoup plus mesuré mais ferme. L'auteur  se désigne par Montaigne qui est plus original et authentique que je et différent du maire, de la charge qu'il remplit.

La quantification est renforcée pour souligner la distinction ont toujours été deux et précisée par un complément d'inhérence

 Le maire et Montaigne ont toujours été deux,// d'une séparation bien claire.

On se souvient que Montaigne a averti ses concitoyens qu'il ne se laisserait pas dévorer par la tâche.

 

Le second de s'accommoder de ce qu'on ne peut éviter le vilain côté de la chose

Le ton devient très mesuré et précis. La fourbe est utilisé pour fourberie mais le terme dit bien ce qu'il veut dire: il faut se salir les mains.

Avocat ou financier tout le monde sait à quoi s'en tenir: il y a des tentations difficiles à vaincre.

L'honnête homme est épris de mesure et ne joue pas inutilement au héros.

Le vice et la sottise du métier sont choses bien connues dont on doit prendre son parti plutôt que de lutter contre les moulins à vent. On n'en est pas comptable.

Refuser la charge n'est pas la solution. C'est une fuite devant les responsabilités du citoyen. Usage et profit tels sont les impératifs du citoyen digne de ce nom. Et c'est à une leçon de sagesse toute pratique qu'il nous convie: il faut (auxiliaire modal) avec  une période binaire pour mettre en relief les préceptes, vivre du monde, et s'en prévaloir,

 Diderot parlera à ce propos d'idiotismes moraux auxquels le service  commercial se trouve condamné par nature.

 

 

EXPRESSION DU SENS

.

 

PROTASE

Pour être avocat ou financier, il n'en faut pas méconnaître la fourbe

 

 

 

 

qu'il y a en telles vacations;//

APODOSE

un honnête homme n'est pas comptable du vice ou sottise de son métier,

 

et ne doit pourtant en refuser l'exercice ;/

 

c'est l'usage de son pays,

 

et il y a du profit ;/

 

il faut vivre du monde, et s'en prévaloir,

 

 

tel qu'on le trouve

La construction de la  phrase avec une apodose syncopée et une symétrie de subordination  est savante et très étudiée.

 

 

Schématique

du Moment du texte

Analyse dialectique

correspondante

EXPRESSION DU SENS

 

 

CONNOTATION

Mais qu'en est-il de la condition d'un empereur ?

Il en est de même le jugement doit de tenir au-dessus de son empire.

Le ton devient plus familier comme s'il était inversement proportionnel à la hauteur de la condition du politique. Empire fait contraste avec accident étranger c'est à dire quelque chose qu'on relativise par rapport à l'essentiel qui dépend de nous. Le pronom personnel tonique LUI désigne non plus l'empereur  mais sa personne qui sait jouir à part abstraction faite de la qualité d'empereur et se confier à tout un chacun à Pierre ou à Jacques, au moins à soi même.

 

La phrase utilise  la période ternaire et la coordination redondante dans la protase et la période binaire dans l'apodose aussi bien pour souligner la modalité que la familiarité de la comparaison.

Mais le jugement d'un empereur doit être au-dessus de son empire, et le voir et considérer comme accident étranger,  // et lui doit savoir jouir de soi à part, et se communiquer, comme Jacques et Pierre, au moins à soi-même.

 

On note l'inspiration stoïcienne de Montaigne qui réclame de l'empereur les qualités que louait Marc Aurèle.

 

 

 

 

INTRODUCTION

Montaigne veut nous apprendre à concilier les valeurs attachées au personnage et celles attachées à la personne. La leçon est-elle originale ? Le ton adopté est-il susceptible de frapper le lecteur ? A-t-elle conservé toute sa portée de nos jours ou bien reste-t-elle signée par son époque et le tempérament de l'auteur ?

CONCLUSION

L'originalité de la leçon ne fait aucun doute. Montaigne se penche sur un problème qui intéresse tous ceux qui à son époque acceptent d'exercer une charge publique. Il donne une leçon de modestie et s'ingénie à préserver la personne de tout excès qui lui serait préjudiciable tout en dénonçant le défaut courant des hommes de s'oublier dans la commodité du  personnage. Les tons sont très variés, de la truculence à la familiarité en passant par la gravité. On peut se demander toutefois si la donne ne change pas  lorsque la cooptation qui présidait à l'époque au choix du maire est remplacée par les élections. Le conseil de Montaigne perd beaucoup de sa crédibilité et il devient beaucoup plus difficile de garder un domaine privé à part de  celui de la charge. D'autre part, la conduite de Montaigne fuyant sa ville menacée par la peste a beau être conforme à son avertissement, elle serait très mal ressentie de nos jours où l'exigence du citoyen est souveraine. En outre l'obligation d'exercer la charge ne dépend plus uniquement de la décision personnelle. Quant aux limites dans lesquelles doit s'exercer la fourberie, on peut trouver que Montaigne en prend un peu trop à son aise et que plus tard cela donnera à V.Hugo l'occasion de prononcer la fameuse  phrase "Bon appétit messieurs !" dans Ruy Blas.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Capturé par MemoWeb à partir de http://pagesperso-orange.fr/paul.martin/essais.htm  le 12/08/2008