Esprit

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On choisira comme type du genre didactique du pamphlet un extrait de L'Esprit des lois de Montesquieu. Le terme de pamphlet date du XIVème siècle de l'ancien français Pamphilet diminutif de Pamphile auteur d'une comédie satirique en vers latins du XII ème siècle qui connut un très grand succès à cause d'un personnage de vieille entremetteuse remarquablement campé. Il désigne un petit écrit de ton et de forme violents qui prétend apprendre à apprécier certaines valeurs.

MISE EN PLACE

Dans la première partie de L'Esprit des lois Montesquieu étudie les lois en général . Il explique la science politique proprement dite, la nature et le principe de tout gouvernement. Dans la seconde partie il étudie les rapports entre la politique et la géographie. C'est au livre XV qu'il applique sa théorie des climats à la question de la servitude. Mais auparavant il examine les autres origines du droit de l'esclavage. Et au chapitre 5 il se divertit avec une sorte de pamphlet pour donner une leçon aux esclavagistes.  

DE L'ESCLAVAGE DES NÈGRES

Si j'avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais :

Les peuples d'Europe ayant exterminé ceux de l'Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l'Afrique, pour s'en servir à défricher tant de terres.

Le sucre serait trop cher, si l'on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves.

Ceux dont il s'agit sont noirs depuis les pieds jusqu'à la tête ; et ils ont le nez si écrasé, qu'il est presque impossible de les plaindre.

 On ne peut se mettre dans l'esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir...

On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui, chez les Égyptiens, les meilleurs philosophes du monde, était d'une si grande conséquence, qu'ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains.

Une preuve que les nègres n'ont pas le sens commun, c'est qu'ils font plus de cas d'un collier de verre que de l'or, qui, chez des nations policées, est d'une si grande conséquence.

Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des0 hommes, parce que, si nous les supposions des hommes, on commen­cerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens.

De petits esprits exagèrent trop l'injustice que l'on fait aux Africains : car, si elle était telle qu'ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d'Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d'en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié ? (XV, 5).

 COMMENTAIRE DU TEXTE

Thématique de la fragmentation des moments du texte

Montesquieu feint de défendre la cause de l'esclavagisme pour donner une leçon de générosité, sur un ton franchement ironique.

Schématique

du Moment du texte

Analyse dialectique

correspondante

EXPRESSION DU SENS

.

CONNOTATION DE L'EXPRESSION DU SENS

Il s'interroge sur les circonstances qui auraient pu l'amener à défendre le droit de l'esclavage 

Il feint de penser qu'on l'aurait choisi pour cette tâche et qu'il aurait dû alors chercher un argumentaire d'avocat.

 ironique. Par antiphrase, il utilise une alliance de mots soutenir/ droit/ nègres /esclaves pour exprimer l’irréalité de la supposition.

les tournures grammaticales renforcent l'effet : la conjonction si; l'auxiliaire modal j'avais à soutenir ; l'auxiliaire  de mode avons eu ;l'emploi de l'attribut de l'objet rendre les nègres esclaves ; le présentatif voici qui souligne un mode conditionnel de l' irréel.

La phrase renforce le ton ironique avec une inversion de la subordination et une opposition entre une protase consistante par rapport à une apodose brève

 

P

R

O

T

A

S

E

 

Si j'avais à soutenir le droit

 

 

 

que nous avons eu de rendre les nègres esclaves,

A

 P

O

D

O

S

E

voici ce que je dirais :

 

 

 

Il annonce le ton

 

Jusqu'au XVIIème siècle si l'on excepte J.Bodin (1530-1596) contemporain de Montaigne, il est impossible de penser une organisation sociale sans esclaves. S'arrimant à la philosophie des lumières puis à la morale chrétienne et franc maçonne parallèlement à une critique économique obligeant à ne plus se centrer sur les esclaves, à partir du XVIII ème siècle au nom d'une conception universaliste de l'humanité, un mouvement abolitionniste auquel Montesquieu participa se fit jour.

Schématique

du Moment du texte

Analyse dialectique

correspondante

EXPRESSION DU SENS

.

CONNOTATION DE L'EXPRESSION DU SENS

Il examine l'argument de la nécessité

Il feint de croire qu'il était nécessaire de combler le vide provoqué par l'extermination des peuples d'Amérique en dépit de l'horreur d'une telle absurdité

 Par antiphrase, on associe au devoir (ont dû) des termes  frappants par leur violence : exterminer/ esclavage/défricher pour exprimer l'horreur de la situation. La phrase est construite de manière à mettre en relief l'absurdité : un participe  absolu  dans la protase et un auxiliaire modal dans l'apodose où s'opposent dans une sorte de jeu de massacre   les peuples d'Europe  ceux  de l'Amérique et  ceux de l'Afrique. Le tout pour une finalité dérisoire.

Les peuples d'Europe ayant exterminé ceux de l'Amérique, //

 ils ont dû mettre en esclavage ceux de l'Afrique, pour s'en servir à défricher tant de terres.

 

 

 

         

Schématique

du Moment du texte

Analyse dialectique

correspondante

EXPRESSION DU SENS

.

CONNOTATION DE L'EXPRESSION DU SENS

Il examine l'argument de la nécessité économique de la chose

Il feint de croire que sans l'esclavage le sucre serait trop cher

Par antiphrase on associe les termes  sucre cher esclaves pour exprimer l'inhumanité de la conduite axée sur l'économie. La phrase est  savamment disloquée pour mette en relief le complément d'agent des esclaves dans l'apodose alors que la protase met  en avant l'argument économique qui prime sur l'humanité

P

R

O

T

A

S

E

 

Le sucre serait trop cher

 

 

 

si l'on ne faisait travailler la plante….

 

 

 

 

qui le produit

A

P

O

D

O

S

E

 

par des esclaves

 

 

Voltaire en écho écrira "c'est à ce prix qu'on mange du sucre en Europe"

 

         

   

Schématique

du Moment du texte

Analyse dialectique

correspondante

EXPRESSION DU SENS

.

CONNOTATION DE L'EXPRESSION DU SENS

P

R

O

T

A

S

E

 

Ceux dont il s'agit

 

sont noirs depuis les pieds jusqu'à la tête ;

 

 

et ils ont le nez si écrasé,

 

 

A

P

O

D

O

S

E

 

.

 

qu'il est presque impossible de les plaindre

Il examine l'argument de la possibilité d'un point de vue idéologique

Il feint de croire que la pitié est impossible

 Par antiphrase on associe les termes noirs/ nez écrasé / impossibles de  plaindre pour exprimer l'incongruité de la relation. La phrase procède par une protase syncopée  qui s'oppose à une apodose brève ainsi mise en relief. On remarque la relative déterminative au début méprisante puisqu'elle réduit l'être humain à une chose, deux propositions coordonnées  pour les caractériser vilainement et une consécutive implacable.

 

 

Aujourd'hui on dénonce le délit de facies dont sont victimes "les merles blancs"

 

 

Schématique

du Moment du texte

Analyse dialectique

correspondante

EXPRESSION DU SENS

.

CONNOTATION DE L'EXPRESSION DU SENS

Il examine l'argument de la possibilité d'un point de vue théologique

Il feint de croire qu'aucune théologie ne peut justifier l'humanité d'un noir

Par antiphrase on associe les termes esprit Dieu sage âme bonne  corps tout noir pour exprimer la révolte que suscite un tel raisonnement. La phrase est construite à cet effet avec la disjonction de la complétive  par une relative explicative particulièrement ironique dans la protase et une correction pleine d'humour au sujet de l'âme dans l'apodose 

P

R

O

T

A

S

E

On ne peut se mettre dans l'esprit

 

 

 

que Dieu,

 

 

…..

qui est un être très sage,

A

P

O

D

O

S

E

 

ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir...

 

Montesquieu fait une allusion non déguisée au débat  de l'Inquisition qui avait pour but de se demander si les Indiens  américains avaient une âme. 

 

Schématique

du Moment du texte

Analyse dialectique

correspondante

EXPRESSION DU SENS

.

Il examine l'argument du point de vue historique

Il feint de croire à une fatalité historique

Par antiphrase il associe les termes couleur de la peau et des cheveux à si grande conséquence et les meilleurs philosophes du monde à qui faisaient mourir ce qui tombait entre leurs mains pour exprimer la méconnaissance de  la signification véritable de l'apparence et de la philosophie. La trivialité de la formule est saisissante.

La phrase est savamment construite pour inspirer la générosité en provoquant l'horreur. La consécutive se confond avec l'apodose produisant un effet de cascade que la relative préparait.

P

R

O

T

A

S

E

 

On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux,

 

 

 

 

qui, chez les Égyptiens, les meilleurs philosophes du monde, était d'une si grande conséquence,

 

 

A

P

O

D

O

S

E

 

 

qu'ils faisaient mourir tous les hommes roux

 

 

 

 

qui leur tombaient entre les mains.

 

 

 

Schématique

du Moment du texte

Analyse dialectique

correspondante

EXPRESSION DU SENS

.

CONNOTATION DE L'EXPRESSION DU SENS

Du point de vue des moeurs

Il feint de croire que les nègres sont assez ineptes pour préférer la verroterie à l'or, signe de haute civilisation.

P

R

O

T

A

S

E

Une preuve

 

 

….

 

que les nègres n'ont pas le sens commun

c'est

qu'ils font plus de cas d'un collier de verre que de l'or,

 

A

P

O

D

O

S

E

 

 

 qui, chez des nations policée, est d'une si grande conséquence.

 

 

Par antiphrase il associe les termes de collier de verre et d'or en insistant sur le mot preuve pour exprimer son indignation devant tant de bêtise.

La phrase est disloquée à cet effet

 

 

 

Schématique

du Moment du texte

Analyse dialectique

correspondante

EXPRESSION DU SENS

.

Il se demande si la pitié ne devrait pas agir

Il feint de croire que c'est impossible

Par antiphrase on associe impossible/ ces gens-là/  homme / chrétien pour exprimer la révolte que suscite le refus de faire le rapport entre l'homme chrétien et le noir.

La dislocation de la phrase est poussée à son maximum avec la chute de l'apodose.

 

Il est impossible

 

 

 

 

P

R

O

T

A

S

E

.

que nous supposions

 

….

 

 

 

que ces gens-là soient des hommes

 

 

 

 

 

Parce que

 

 

 

 

 

si nous les supposions des hommes

A

P

O

D

O

S

E

 

 

 

on commen­cerait à croire

 

 

 

 

 

que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens

 

   

Schématique

du Moment du texte

Analyse dialectique

correspondante

EXPRESSION DU SENS

Il examine la possibilité d'une intervention du politique pour mettre fin à la chose.

Il feint de croire que le politique est persuadé de l'inanité de l'opinion qui exagère trop l'injustice faite aux noirs.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par antiphrase Montesquieu associe les termes petits esprits/ exagèrent /injustice d'une part et de l'autre  princes d'Europe/ conventions inutiles/ miséricorde et pitié pour exprimer sa révolte contre le négationnisme des esclavagistes qui se satisfont à peu de frais de raisonnements simplistes pour justifier l'injustifiable. L'expression petits esprits a son sel particulier car Montesquieu retourne habilement l'appellation qui concerne plutôt les esclavagistes incapables de raisonner sainement.

La phrase interrogative négative atteint son paroxysme en s'élevant progressivement jusqu'au bouquet final du feu d'artifice avec des heurts suggestifs.

principale

subordination

Niveau 1

Niveau 2

De petits esprits exagèrent trop l'injustice

 

 

 

que l'on fait aux Africains :

 

car,

si elle était telle,

 

 

 

qu'ils le disent

ne serait-il pas venu dans la tête des princes d'Europe…

 

 

 

qui font entre eux tant de conventions inutiles,

 

d'en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié ?

 

 

 

 

 

 

.

CONNOTATION DE L'EXPRESSION DU SENS

 

On ne peut s'empêcher de faire un rapprochement avec le négationnisme de certains "petits esprits" qui aujourd'hui comme hier utilisent de pauvres raisonnements pour nier l'existence des horreurs du génocide hitlérien d'inspiration raciste comme l'esclavagisme.

  

 

INTRODUCTION

            Dans ce pamphlet  Montesquieu feint de défendre la cause de l'esclavagisme pour donner une leçon de générosité, sur un ton franchement ironique. A-t-il su adopter le ton qui convient à la bienséance du genre littéraire sans sacrifier la violence du ton que requiert un tel genre ? Ce pamphlet a-t-il eu le retentissement que  son auteur espérait pour une cause si importante pour l'histoire de l'humanité ?

 

CONCLUSION

La violence contenue n'en est pas moins réelle. Son indignation, sa révolte devant tant d'inconscience éclatent avec l'utilisation d'une antiphrase mordante.  Montesquieu entre avec la dénonciation de l'injustice de l'esclavage des noirs par la philosophie des lumières  dans une histoire  qui finira par triompher d'une tradition féroce non sans soubresauts : la Convention a aboli l'esclavage. Sans pour autant avoir supprimé les "petits esprits" encore capables de justifier le racisme.

 REMARQUES ANNEXES Le pamphlet n'est qu'un genre littéraire par accident car les pamphlétaires sont généralement des chroniqueurs comme P.L. Courier (1772-1825) ou des journalistes comme H.Rochefort (1831-1913) plongés dans une polémique. Montesquieu a su utiliser le genre pamphlet avec beaucoup d'habileté pour en faire un genre littéraire qui prend ses distances vis-à-vis de toute polémique.

L'antiphrase est une figure de style qui consiste à utiliser un mot ou une alliance de mots pour exprimer un sentiment contraire à celui de leur signification véritable. Ce serait une erreur de croire que cette figure appartient seulement à la langue savante : elle est couramment utilisée dans la langue triviale, par exemple quand on dit "c'est du propre !" pour flétrir une vilaine conduite en exprimant le sentiment de vilenie contraire à celui de la signification véritable du terme de propre. Le procédé n'est pas sans danger car l'humour qu'il suppose n'est pas toujours partagé et c'est alors la catastrophe si on prend la phrase au premier degré. En ce qui concerne Montesquieu, il n'y a aucun doute, il a toujours lutté contre l'esclavage. Qu'on se reporte seulement au chapitre 3 du même livre XV et on pourra lire : "l'esclavage est d'ailleurs aussi opposé au droit civil qu'au droit naturel. Quelle loi civile pourrait empêcher un esclave de fuir, lui qui n'est point dans la société et que par conséquent aucunes lois ne concernent ?"

 

 

Capturé par MemoWeb à partir de http://pagesperso-orange.fr/paul.martin/esprit.htm  le 12/08/2008